Revue de Psychologie Sociale et des Comportements Ritualisés
Martin, C., Konaté, A., Rousseau, B.
Département de Psychologie Sociale et des Rituels Interpersonnels, Université de Lyon-Est
Laboratoire de Dynamiques de Salutation, Institut des Sciences Humaines Appliquées
Received: 14 janvier 2025 · Accepted: 14 janvier 2025
Cette étude examine le coût cognitif et interpersonnel du rituel de la bise — échange de baisers sur les joues entre individus se saluant — dans les contextes professionnels et sociaux français. L'Échelle de Confort lors des Salutations (ECS) a été administrée à 293 participants. Les résultats indiquent une charge cognitive significative liée à l'incertitude protocolaire (combien de bises, quel côté en premier), un taux d'anxiété anticipatoire élevé et ce que 71 % des participants décrivent comme « avoir fait semblant d'apprécier le contact ». La bise exige une chorégraphie dont les étapes sont localement variables et dont les conséquences, en cas d'erreur, comprennent une collision nasale involontaire avec un collègue.
Le rituel de la bise, salutation par contact facial répandue dans la culture francophone, implique une série de décisions implicites : le nombre de baisers à échanger (variant de deux à quatre selon les régions), le côté à initier, et le degré d'enthousiasme à afficher (Goffman, 1963). Ces décisions sont prises en temps réel, simultanément par les deux parties, sans protocole explicitement négocié. Les conséquences d'une désynchronisation — une collision frontale, un baiser raté dans le vide, ou une ambiguïté sur le nombre total — produisent un inconfort social documenté que la littérature n'a pas formellement mesuré. La présente étude traite la bise non comme une pratique culturelle neutre mais comme un protocole de salutation à charge cognitive mesurable dont les bénéfices affectifs sont régulièrement surestimés par ses partisans.
Participants.
Deux cent quatre-vingt-treize adultes (M âge = 33,2, ET = 7,1) en contextes professionnels impliquant des salutations régulières ont été recrutés. Les critères d'exclusion comprenaient les personnes vivant dans des régions à convention bise-unique clairement établie (n = 22, exclus comme cas trop simples pour être représentatifs) et les personnes qui apprécient genuinement la bise et pouvaient l'expliquer (n = 8). Le protocole éthique SR-2024-0119 a été approuvé.
Instruments.
L'Échelle de Confort lors des Salutations (ECS ; 18 items, α = ,87) mesurait l'incertitude protocolaire, l'anxiété anticipatoire, la fréquence des collisions nasales et l'affect post-salutation. Un groupe contrôle utilisait exclusivement la poignée de main et signalait des salutations décrites comme « efficaces ».
Procédure.
L'ECS était administrée quotidiennement pendant quatre semaines. Les incidents de désynchronisation étaient consignés.
Incertitude protocolaire.
Soixante-huit pour cent des participants signalaient une incertitude régulière quant au nombre de bises à échanger, F(région, nombre de bises) = 41,2, p < ,001, η² = 0,18. La variance régionale expliquait 18 % de la détresse totale.
Incidents de collision.
Trente-et-un pour cent des participants avaient vécu au moins une collision nasale ou frontale involontaire dans le mois précédent. La fréquence d'incident augmentait significativement avec le nombre de contextes professionnels distincts (β = ,49, p < ,001).
Affect simulé.
Soixante et onze pour cent déclaraient avoir « fait semblant d'apprécier le contact » lors d'au moins une bise professionnelle dans la semaine précédente. Le taux atteignait 84 % pour les bises avec des collègues peu appréciés.
Le taux de 71 % d'affect simulé constitue le résultat cliniquement le plus pertinent : plus des deux tiers des participants ont performé un enthousiasme qu'ils ne ressentaient pas, à une fréquence hebdomadaire, pour se conformer à un rituel dont personne ne vérifie l'authenticité mais dont tout le monde surveille la conformité.
La variance régionale du nombre de bises (de deux à quatre) crée un problème d'information incomplète à chaque salutation inter-régionale : deux individus de conventions différentes doivent négocier en temps réel un protocole qu'aucun des deux ne connaît exactement pour l'autre. La collision nasale est le résultat prévisible de cette asymétrie d'information.
Le groupe contrôle (poignée de main exclusive) terminait ses salutations avec une précision et une efficacité que le groupe bise n'atteignait que dans 69 % des cas sans incident. La différence est un rituel, une collision potentielle, et vingt centimètres de proximité non négociée.
La bise impose une charge cognitive mesurable, produit des incidents de collision dans 31 % des cas mensuels et requiert l'affichage d'un affect simulé chez la majorité de ses participants. Les auteurs recommandent la normalisation d'un hochement de tête accompagné d'un sourire sincère comme salutation par défaut dans les contextes professionnels, avec la bise réservée aux contextes où toutes les parties ont confirmé leur préférence — idéalement par écrit, avant l'arrivée.
Correspondence: martin@de-lyonest.ac