Revue Française de Psychologie Environnementale et d'Éthique Sensorielle


La Mastication Sonore comme Agression Sensorielle Involontaire en Espaces Partagés

Dubois, M., Traoré, F., Leclerc, P.

Département de Psychologie Environnementale, Université de Montblanc

Laboratoire de Nuisances Sensorielles Appliquées, Institut des Sciences du Comportement

Received: 10 février 2025 · Accepted: 10 février 2025


Abstract

Cette étude examine les effets psychologiques et sociaux de l'exposition involontaire à une mastication sonore dans les environnements partagés. L'Indice de Perturbation Masticatoire (IPM) a été administré à 274 participants après un événement documenté. Les scores IPM révèlent une diminution significative de l'appétit, une irritabilité élevée et ce que les participants ont décrit comme « une conscience anatomique non désirée » du processus masticatoire d'autrui. Quatre-vingt-trois pour cent avaient acquis des informations détaillées sur la mâchoire de leur voisin qu'ils n'avaient pas sollicitées. La mastication bruyante n'est pas un choix alimentaire. C'est une décision acoustique prise pour tous les présents.

Keywords:mastication sonoreagression sensorielleespaces partagésnuisance acoustiquepsychologie environnementale

1. Introduction

Les espaces partagés — restaurants, bureaux, transports en commun — reposent sur un contrat sonore implicite : chaque individu maintient ses productions acoustiques en deçà du seuil de saillance pour autrui (Palermo & Tench, 2018). La mastication bruyante viole ce contrat en transformant un acte physiologique privé en événement environnemental subi. La littérature clinique reconnaît la misophonie comme trouble caractérisé par des réactions intenses aux sons masticatoires (Jastreboff & Jastreboff, 2014), mais l'expérience de la population générale face à cette exposition n'a pas été formellement évaluée. La présente étude comble cette lacune en traitant la mastication sonore non comme une habitude personnelle bénigne, mais comme un événement sonore public aux conséquences interpersonnelles mesurables. Nous proposons l'IPM comme premier instrument validé pour quantifier le préjudice causé par quelqu'un qui mange à côté de vous de façon audible et semble y trouver satisfaction.


2. Methodology

Participants.

Deux cent soixante-quatorze adultes (M âge = 31,4, ET = 6,7) ayant été exposés à une mastication bruyante dans les deux semaines précédentes ont été recrutés. Les critères d'exclusion comprenaient les personnes atteintes de misophonie diagnostiquée (pour isoler l'effet populationnel général) et les personnes identifiées comme mangeant bruyamment qui trouvaient cette description équitable (n = 14, exclus pour conflit d'intérêts). Le protocole éthique AS-2024-0137 a été approuvé.

Instruments.

L'Indice de Perturbation Masticatoire (IPM ; 19 items, α = ,88) mesurait la capture attentionnelle involontaire, la perturbation de l'appétit, l'irritabilité et la « conscience anatomique non désirée ». Un groupe contrôle mangeait dans des environnements acoustiquement normatifs et ne signalait pas de conscience particulière de la mastication d'autrui.

Procédure.

L'IPM était administré dans les deux heures suivant un événement documenté.


3. Results

Résultats IPM principaux.

Les scores IPM étaient significativement élevés en condition d'exposition par rapport aux contrôles normatifs, t(272) = 11,8, p < ,001, d = 1,40. Soixante-dix-neuf pour cent signalaient une diminution de l'appétit pendant ou après l'événement.

Conscience anatomique.

Soixante-treize pour cent des participants signalaient une conscience involontaire des mécanismes de mastication de l'individu bruyant — un niveau de détail qu'ils décrivaient unanimement comme non désiré.

Réponse analogue à la misophonie.

Quarante-trois pour cent des participants sans diagnostic de misophonie préalable présentaient des profils de réponse compatibles avec une détresse analogue à la misophonie, F(1, 272) = 27,1, p < ,001, η² = 0,12.


4. Discussion

Le taux de 43 % de réponse analogue à la misophonie dans une population non clinique constitue le résultat le plus significatif de cette étude. Il indique que le préjudice causé par la mastication bruyante ne se limite pas à une sous-population cliniquement atypique — il affecte une proportion substantielle de tout public ordinaire doté d'une audition fonctionnelle. La mastication bruyante ne sélectionne pas ses victimes. Elle distribue ses effets à quiconque se trouve à portée d'oreille.

La diminution de l'appétit (79 %) est particulièrement pertinente en contexte de repas partagé : la présence d'un mangeur bruyant réduit le plaisir du repas pour la majorité des convives — ce qui représente une atteinte mesurable à une expérience pour laquelle tout le monde a payé.

Les données sur la conscience anatomique — la connaissance non sollicitée et détaillée de la mécanique masticatoire d'un inconnu — constituent peut-être la preuve la plus vivante que le mangeur bruyant a franchi la frontière entre comportement personnel et imposition environnementale.


5. Conclusion

La mastication bruyante en espace partagé constitue une imposition sensorielle involontaire qui réduit l'appétit, augmente l'irritabilité et produit des connaissances anatomiques non sollicitées chez la majorité des personnes exposées. Les auteurs recommandent l'inclusion des nuisances masticatoires dans les standards des espaces publics de restauration et proposent que la mastication bouche ouverte soit reclassifiée en événement acoustique notifiable dans les espaces clos partagés.


References

  1. [1] Jastreboff, M. M., & Jastreboff, P. J. (2014). Traitements pour la tolérance réduite au son (hyperacousie et misophonie). Seminars in Hearing, 35(2), pp. 105–120.
  2. [2] Palermo, G., & Tench, D. (2018). Normes sonores sociales dans les contextes de repas partagés : une analyse des standards implicites. Comportement Environnemental et Acoustique Sociale, 6(1), pp. 44–61.
  3. [3] Dubois, M., & Leclerc, P. (2024). Développement de l'IPM et évaluation populationnelle de la perturbation masticatoire auditive. Revue Française de Psychologie Environnementale, 1(1), pp. 7–26.

Correspondence: dubois@de-montblanc.ac