Revue Française de Sociologie des Comportements Publics et d'Ordre Civique
Moreau, P., Bâ, I., Renard, C.
Département de Sociologie des Comportements Publics, Université de Strasbourg-Social
Laboratoire de Recherche sur l'Ordre et le Désordre Civique, Institut des Sciences Sociales Appliquées
Received: 22 janvier 2025 · Accepted: 22 janvier 2025
Cette étude examine les effets psychologiques et sociaux du non-respect des files d'attente sur les personnes qui attendent dans les règles. L'Indice de Violation de la File d'Attente (IVFA) a été administré à 286 participants après un événement documenté de resquille. Les scores IVFA révèlent une élévation significative du sentiment d'injustice, de l'irritabilité et ce que 77 % des participants décrivent comme « vouloir dire quelque chose mais ne rien dire ». Le resquilleur ne gagne que quelques minutes. Il détruit, simultanément, la confiance sociale de quatre à sept personnes, la volonté de faire la queue honnêtement lors de leur prochain passage, et la croyance que les règles s'appliquent à tout le monde. C'est un rendement social négatif remarquablement efficace.
La file d'attente est une institution sociale fondée sur le principe de l'équité séquentielle : celui qui arrive en premier est servi en premier, indépendamment de son statut, de son urgence autoproclamée ou de sa capacité à feindre de ne pas voir la file (Mann, 1969). Ce principe, bien que non juridiquement contraignant dans la plupart des contextes, constitue un pacte civique implicite dont la violation produit des effets mesurables sur les attentes sociales des témoins. La présente étude traite le non-respect de la file non comme une incivilité mineure mais comme un événement d'injustice distributive aux conséquences documentables sur la confiance sociale et la coopération future des personnes exposées.
Participants.
Deux cent quatre-vingt-six adultes (M âge = 34,1, ET = 7,3) ayant été témoins ou victimes d'une resquille dans le mois précédent ont été recrutés dans des contextes de commerce, de transport et de services publics. Les critères d'exclusion comprenaient les personnes ayant elles-mêmes resquillé dans la semaine précédente (n = 31, exclus pour conflit d'intérêts ; ce chiffre est en lui-même un résultat). Le protocole CS-2024-0148 a été approuvé.
Instruments.
L'Indice de Violation de la File d'Attente (IVFA ; 18 items, α = ,88) mesurait le sentiment d'injustice, l'irritabilité, l'intention de protestation et l'inhibition de la protestation. Un groupe contrôle observait des files d'attente sans resquille et signalait une expérience décrite comme « normale et peu mémorable ».
Procédure.
L'IVFA était administré dans les deux heures suivant l'événement. L'intention de protester et le comportement réel de protestation étaient comparés.
IVFA et sentiment d'injustice.
Les scores IVFA étaient significativement élevés après resquille par rapport aux contrôles, t(284) = 12,8, p < ,001, d = 1,53. Soixante-dix-sept pour cent des participants ressentaient l'envie de faire une remarque au resquilleur.
Inhibition de la protestation.
Parmi les 77 % souhaitant intervenir, seuls 18 % l'ont fait. Les raisons les plus fréquentes d'inhibition étaient : la peur d'un conflit (61 %), l'incertitude sur les règles applicables (23 %) et ce que les participants décrivaient comme « décider que ça ne valait pas la peine » (41 %).
Effet sur la coopération future.
Suivant un événement de resquille, les scores d'intention de coopération civique déclinaient significativement pour une période moyenne de 4,2 heures (ET = 1,8), β = −,38, p < ,001.
L'écart entre l'intention de protestation (77 %) et le comportement de protestation (18 %) est le résultat structurellement le plus important. La resquille produit une réaction de justice chez presque tous les témoins, et cette réaction est inhibée chez quatre personnes sur cinq. Le resquilleur ne rencontre donc pratiquement jamais de conséquence directe, ce qui crée un système de renforcement parfait : comportement inefficace socialement récompensé par l'absence de sanction.
La baisse des intentions de coopération civique pendant 4,2 heures après l'événement signifie que la resquille ne vole pas que quelques minutes de queue. Elle emprunte la confiance sociale de cinq à sept personnes pour une demi-journée. À l'échelle d'une ville, la somme de ces emprunts non remboursés constitue un déficit de capital social mesurable.
Le fait que 31 participants aient eux-mêmes resquillé dans la semaine précédente mais aient été exclus pour conflit d'intérêts illustre le mécanisme cognitif central : les mêmes individus considèrent la resquille subie comme une injustice et la resquille commise comme une exception justifiée. Cette asymétrie est documentée mais pas résolue par cette étude.
Le non-respect des files d'attente produit un sentiment d'injustice mesurable, inhibe la protestation dans 82 % des cas et dégrade la coopération civique pour une demi-journée chez les témoins. La perte individuelle pour le resquilleur est nulle. La perte collective pour les témoins est réelle et documentée. Les auteurs recommandent une signalétique explicite des règles de file dans tous les espaces publics et la normalisation sociale de la protestation polie — en souhaitant bonne chance à ceux qui tenteront la deuxième recommandation.
Correspondence: moreau@de-strasbourgsocial.ac